Louis Balthazar
Professeur émérite, Université Laval
Président de l’Observatoire sur les États-Unis à la Chaire Raoul-Dandurand, UQAM
Il n’existe pas de grande tradition diplomatique aux États-Unis. Bien que ce pays soit devenu une grande puissance dès la fin du 19e siècle, il fallut attendre 1924 pour que soient établis, au Secrétariat d’État, un service extérieur et un véritable corps diplomatique. On peut recenser un grand nombre de diplomates américains bien formés et rompus aux subtilités de la profession. Il en est résulté, à l’occasion, quelques succès pour la politique étrangère des États-Unis. Dans l’ensemble, cependant, les responsables américains ont fort peu valorisé la pratique de la diplomatie.
Dans un pays marqué depuis sa fondation par l’exceptionnalisme, les hauts faits militaires ont toujours été célébrés bien davantage que les réussites diplomatiques. Comment, en effet, se situer sur l’échiquier de la politique mondiale et pratiquer l’art du compromis quand on brandit des slogans comme « la destinée manifeste », la « ville qui brille sur la montagne », la « nation indispensable », la lutte contre « l’empire du mal » ou l’ « axe du mal »? Si le monde est irrémédiablement divisé entre la liberté et la tyrannie, entre les bons et les méchants, comme l’ont souvent proclamé les leaders américains, comment engager un dialogue avec les autres nations souveraines sans porter sur elles un jugement préalable?
Obama : un nouveau départ
Barack Obama rompt avec cet exceptionnalisme américain, non seulement avec le style manichéen de son prédécesseur, mais avec une tradition qui conférait un rôle providentiel aux États-Unis. Il est le premier président de la République américaine à ne pas apparaître comme un Yankee. Il est né dans un État situé hors du continent, d’un père kényan et d’une mère américaine qui l’a amené en Indonésie où il vécut ses premières années d’apprentissage scolaire. Certes, il glorifie les grands principes de la démocratie américaine au nom desquels son grand maître, Martin Luther King, a revendiqué des droits égaux pour les Américains de race noire et ainsi rendu possible son accès à la Maison Blanche. Mais, comme King, il veut apparaître comme un apôtre de la non-violence, un messager de paix et d’amitié sociale à l’extérieur comme à l’intérieur de son pays.
D’entrée de jeu, il annonce une politique nouvelle, plus ouverte, plus conciliante. Il se dit disposé à écouter les partenaires, sans lesquels il ne croit pas de politique valable pour les États-Unis. Dans ses grands discours internationaux, à Prague, au Caire, à Tokyo, il tend la main aux autres nations, sans en exclure aucune. Il va jusqu’à reconnaître les erreurs américaines passées, notamment le rôle joué par les services d’espionnage américains dans le renversement d’un régime populaire en Iran, en 1953. Il entend ouvrir un dialogue avec tous, même avec des États dont la politique est contraire à celle des États-Unis. Selon un principe essentiel de la diplomatie, il ne demande pas de conditions préalables au dialogue. Il apparaît persuadé que les changements souhaités n’apparaîtront qu’après des pourparlers et non avant. Ainsi, il donne une impulsion nouvelle aux relations avec la Russie, négocie et entérine un accord de limitation des armes nucléaires offensives (un accord qui attend encore la ratification du Sénat américain). Il abandonne un système de défense antimissile en Europe centrale, que les Russes considéraient comme une provocation. Il établit de nouvelles relations diplomatiques avec certains pays, notamment avec la Syrie, un État clé dans la conjoncture du Moyen-Orient. Il met fin, au moins officiellement, à la guerre en Irak. Il cherche aussi à mettre fin aux hostilités en Afghanistan, mais se voit obligé, après de pénibles tergiversations, de souscrire aux recommandations de son establishment militaire et d’intensifier l’action militaire contre les Talibans tout en annonçant un retrait des forces à l’été 2011. Il tente de faire intervenir davantage la diplomatie dans cette région en confiant des responsabilités spéciales au diplomate Richard Holbrooke pour le Pakistan aussi bien que pour l’Afghanistan. Enfin, grâce aux efforts incessants d’un autre envoyé spécial, George Mitchell, il parvient à réunir le Premier ministre israélien et le Président de l’Autorité palestinienne en vue de négociations visant à assurer un accord de paix israélo-palestinien.
C’est en raison de cette nouvelle approche, bien qu’elle soit demeurée une annonce plutôt qu’une réalisation, que le président américain se voit conférer le prix Nobel de la Paix à l’automne 2009. Il prononce un discours remarquable à Oslo en décembre de la même année, dans lequel apparaissent les grands thèmes d’une nouvelle politique.
Un bilan pitoyable
Malgré toutes ces promesses, les résultats se font attendre. Henry Kissinger aurait comparé Obama à un grand joueur d’échecs qui aurait entrepris 6 parties à la fois sans en achever aucune. On pourrait toujours faire valoir, à la défense du président, que les résultats sont toujours lents à venir en diplomatie. Encore faudrait-il que des démarches soient entreprises dans la bonne direction. Or, à cet égard, le bilan est mitigé pour ne pas dire pitoyable. Certes des progrès sont accomplis dans les relations avec la Russie et la Chine. Obama nous a dispensés des menaces récurrentes familières à George W. Bush. Il a pris ses distances avec Israël sans toutefois faire plier son premier ministre. Mais il n’a pas vraiment engagé de dialogue ni avec l’Iran ni même avec la Syrie. La situation ne s’améliore guère en Afghanistan et au Pakistan. L’image des États-Unis avait été quelque peu redorée dans le monde musulman avec l’arrivée d’Obama. Elle est redevenue depuis presque aussi négative qu’elle l’était sous Bush.
Obama espérait probablement que ses propos, notamment son discours au Caire, en viendraient à donner suffisamment de force à l’opposition iranienne pour que le gouvernement d’Ahmadinejad soit renversé. Ce ne fut pas le cas malheureusement et ce gouvernement poursuit sa politique d’enrichissement de l’uranium susceptible de produire une arme nucléaire, un scénario insupportable pour Israël, pour Washington et pour plusieurs pays de la région. Il en est résulté un durcissement de l’attitude américaine et la reprise des mises en demeure à l’endroit de Téhéran. Dans la foulée du discours de George W. Bush, Obama et la secrétaire d’État Hillary Clinton exigent que l’Iran mette un terme à sa politique nucléaire avant toute négociation. Voilà qui est contraire à une véritable diplomatie, comme je le soulignais plus haut. C’est un peu comme si Kissinger avait exigé quoi que ce soit de la République populaire de Chine avant la rencontre spectaculaire de février 1972. En bonne diplomatie, Obama aurait pu proposer un dialogue avec l’Iran sur d’autres sujets, par ailleurs fort importants pour l’avenir du Moyen-Orient, notamment sur l’Irak et l’Afghanistan. En éliminant les régimes de Saddam Hussein et des Talibans, les États-Unis, sans le vouloir, ont renforcé l’Iran qui s’est bien gardé de critiquer, à l’époque, l’une ou l’autre de ces opérations américaines. Il serait fort possible que Washington et Téhéran en viennent à trouver des terrains d’entente sur ces questions de voisinage. Surtout si, en même temps, les États-Unis en venaient à reconnaître la république iranienne comme la puissance régionale qu’elle est.
L’administration Obama a ouvert des relations diplomatiques avec la Syrie. On pourrait souhaiter qu’on cultive tout particulièrement les relations avec un État arabe laïc qui maintient des liens ambigus avec l’Iran chiite et le Hamas sunnite. Là aussi la négociation au sujet de l’avenir de l’Iraq est essentielle, sans parler d’un souhaitable accord avec Israël au sujet du Golan qui serait susceptible de modifier considérablement la donne dans tout le Moyen-Orient. Mais rien ne bouge pour le moment.
Dans le conflit israélo-palestinien, Obama apparaissait enfin déterminé à prendre ses distances vis-à-vis d’Israël pour apparaître plus crédible en tant qu’arbitre et instigateur de négociations. Il a nommé George Mitchell qui a fait tout ce qu’il a pu pour rapprocher les partis et réussi à amorcer des pourparlers en septembre 2010. Mais le président américain n’aura réussi, pour le moment, qu’à s’aliéner les Israéliens sans vraiment s’affirmer à leur endroit, surtout pas à faire cesser les odieuses colonisations du territoire palestinien. Obama est apparu, en fin de compte, tout comme ses prédécesseurs, comme le jouet du gouvernement israélien. Au moment où ces lignes sont écrites, rien ne promet qu’on évite la rupture des négociations, en raison de l’intransigeance de Netanyahu qui s’obstine à refuser la reprise du moratoire sur les colonisations.
C’est en Afghanistan que le dossier est le plus déplorable. Il est désolant de voir un président dont la tournure d’esprit le portait vers la paix engager une escalade du conflit, sans réduire le moindrement les atteintes aux populations civiles, comme on s’y était engagé. On assiste même à d’odieuses pratiques auprès des prisonniers qui rappellent ce qu’on avait vu dans les prisons irakiennes et les méfaits d’une mentalité militariste poussée à bout, résultat de certains types d’entraînement bien américains. On dira que ce sont là des incidents isolés, mais les répercussions dans les populations dont on voudrait se gagner les esprits et les cœurs sont à n’en point douter désastreuses. Washington et ses alliés de l’OTAN apparaissent toujours comme des envahisseurs, comme la caution d’un gouvernement corrompu et impopulaire. Comme en Irak, comme au Vietnam, le nationalisme se tourne contre les Américains, quelle que puisse être leur bonne volonté.
Le nationalisme pakistanais joue aussi contre Washington, en raison surtout de ces terribles attaques d’avions-robots catapultés depuis les États-Unis vers des zones d’entraînement de Talibans dans les montagnes du nord du Pakistan. Les gains stratégiques de Washington semblent bien annulés par les inévitables retombées sur des populations civiles et la croissance du militantisme radical à l’intérieur même du territoire du soi-disant allié pakistanais.
Un avenir plutôt sombre
Le seul espoir ici semble bien résider dans l’engagement d’Obama d’opérer un retrait significatif à la fin de l’été 2011. On pourra bien trouver toutes les raisons du monde pour justifier une continuation de la présence américaine en Afghanistan. Il est clair, en effet, que les Talibans ne seront pas vaincus au moment de l’échéance. Cette échéance elle-même est susceptible d’encourager les forces ennemies. On ne pourra pas cependant faire la démonstration que les choses iraient mieux cinq ans plus tard, que les États-Unis ne s’enfonceront pas dans un bourbier comme ce fut le cas au Vietnam.
Enfin l’argument qui pourra bien l’emporter et amener Obama à se tenir debout devant les pressions de ses conseillers militaires, c’est l’impopularité même de cette guerre auprès de la population américaine et surtout l’absence de proportion entre le bienfait attendu de cet énorme investissement et la situation économique des États-Unis. Il faudra bien en venir à avouer que Washington n’a plus les moyens de poursuivre cette intervention.
Il se trouvera sans doute beaucoup de républicains et même des démocrates de droite pour accuser le président de faiblesse, voire de trahison des intérêts de son pays. Il semble bien que les opposants à son style diplomatique seront de plus en plus nombreux. Le résultat pourra bien apparaître pour les États-Unis comme une autre occasion manquée. Dans un contexte de déclin de la puissance américaine, le cercle vicieux d’oppositions forcenées à toutes les politiques susceptibles d’atténuer ce déclin ne servirait guère les intérêts des États-Unis.
On vient d’accorder le prix Nobel de la paix à un Chinois maintenu en prison. À plus d’un titre, le titulaire de l’an dernier, apparaît aussi comme isolé, sinon prisonnier à la Maison Blanche.