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Louis Balthazar
Professeur émérite, Université Laval
Président de l’Observatoire sur les États-Unis à la Chaire Raoul-Dandurand, UQAM
Avec Barack Obama, un nouvel esprit s’est installé à la Maison Blanche. En contraste flagrant avec celui de son prédécesseur. Un esprit qui a pu inspirer des politiques et qui annonce possiblement une transformation profonde de la politique étrangère des États-Unis.
Quel est cet esprit? Quelles sont ses limitations? Quelles politiques en découlent? Quelles peuvent être ses manifestations à venir?
Une vision du monde
L’esprit d’Obama, ou si l’on veut, sa conception du monde, sa façon de percevoir le monde et les problèmes qui confrontent les États-Unis, découle directement de son expérience qu’il a voulu résumer par ce titre bien connu : L’audace de l’espoir.
On a dit d’Obama qu’il incarne bien le rêve américain et surtout la réalisation de ce rêve qui fait croire que tout est possible dans la vie humaine. Qu’en dépit de circonstances difficiles, une vie peut s’épanouir et produire des choses inattendues. Cela a été dit et célébré à satiété. Mais avec Obama cela est dit par un homme qui a vécu lui-même de grandes épreuves et les a admirablement surmontées. Par un fils d’Africain qui a épousé la cause des descendants de l’esclavagisme. Par un progressiste qui incarne le changement. « C’est le véritable génie de l’Amérique: l’Amérique peut changer », peut-il proclamer.
L’esprit d’Obama, c’est le refus des fatalités. C’est ce sentiment irrépressible qu’on peut toujours améliorer son sort et le sort du genre humain. « La destinée humaine n’est pas déterminée par des forces que nous ne pouvons contrôler », déclarait-il dans son discours en Normandie, le 6 juin dernier.
C’est encore la conviction que le changement peut être amené dans la paix, dans la réconciliation, dans le dialogue et non pas dans l’affrontement et la violence. Fidèle à Martin Luther King qui avait préféré mener son combat dans une patiente recherche d’une plus juste application des principes de la Déclaration d’indépendance et de la Constitution plutôt que de déclencher une nouvelle révolution, Obama est persuadé que les moyens pacifiques sont toujours les plus efficaces.
Il faut donc, selon lui, rechercher inlassablement ce qui unit les humains à l’encontre de ce qui les désunit et les oppose les uns aux autres. « Les intérêts que nous partageons parce que nous sommes des êtres humains sont bien plus puissants que les forces qui nous séparent. » La réconciliation, le dialogue, la collaboration peuvent donc venir à bout des « conflits de civilisations. »
Tout ceci n'est pas simple. Il est plus facile de se lancer dans une guerre que de faire la paix. Il est plus facile de blâmer autrui que de s'examiner soi-même ; il est plus facile de voir ce qui nous distingue, plutôt que ce que nous avons en commun. Mais il faut choisir le bon chemin, et non le plus facile. Il y a une règle essentielle qui sous-tend toutes les religions : celle de traiter les autres comme nous aimerions être traités. Cette vérité transcende les nations et les peuples. C'est une croyance qui n'est pas nouvelle, qui n'est ni noire ni blanche ni basanée, qui n'est ni chrétienne ni musulmane ni juive. C'est une foi qui a animé le berceau de la civilisation et qui bat encore dans le cœur de milliards d'êtres humains. C'est la foi dans autrui et c'est ce qui m'a mené ici aujourd'hui. (Discours du Caire, 4 juin)
Il se dégage de ce qui précède une vision très positive de l’être humain. Une croyance optimiste dans un monde où le mal existe et prolifère, sans doute, mais où les forces du bien peuvent toujours prévaloir. Le monde n’est pas divisé irrémédiablement entre les forces du bien et les forces du mal, selon une vision manichéenne qui a souvent dominé aux États-Unis, notamment au cours des huit dernières années. On pense aux politiques rigides d’un John Foster Dulles, secrétaire d’État au cours des années 1950, qui déclarait tel un prédicateur en prétendant s’inspirer de l’Évangile : « Qui n’est pas avec nous est contre nous ». On pense à l’Empire du mal dénoncé par Ronald Reagan et à l’axe du mal évoqué par George W. Bush. Pour Obama, au contraire, le bien peut se trouver autant dans un camp que dans l’autre. Ceux qui ne sont pas avec nous ne sont pas nécessairement contre nous. Bien au contraire. Il faut chercher à comprendre les sources de l’antiaméricanisme et ouvrir un dialogue avec ceux-là mêmes qui s’opposent fortement à la politique américaine.
C’est là une vision à la fois idéaliste et réaliste. En effet, le principe de l’économie ou de la limitation des « ennemis » est à la base même d’une politique réaliste qui vise à faire en sorte que les ennemis de la nation soient bien identifiés, isolés et donc plus susceptibles d’être vaincus. À voir des ennemis partout, à revenir constamment sur ce spectre dans tous les discours, comme le faisait George W. Bush, on contribue le plus souvent à multiplier ces soi-disant ennemis.
En conséquence, puisqu’on ne saurait identifier un « empire du mal », il n’existe pas non plus un empire du bien qui serait incarné par l’Occident sous la direction des États-Unis. Contrairement à ses prédécesseurs, Obama ne se prive pas d’admettre que son pays a commis des erreurs. Pour celui qui dénonce la pratique de l’esclavagisme qui a entaché un siècle d’histoire des États-Unis, il est évident que les Américains ont commis de graves erreurs dans le passé. Obama l’a reconnu à plusieurs reprises. Ainsi dans son discours du Caire, il rappelle que « les États-Unis ont joué un rôle dans le renversement d’un gouvernement iranien démocratiquement élu ». Allusion claire au renversement de Mossadegh organisé par l’Agence centrale de renseignement en 1953. Il admet encore que les événements d’Irak ont amené les Américains à une nouvelle prise de conscience de la vacuité des opérations violentes. À Londres, il avait annoncé devant un auditoire européen un leadership fondé sur l’écoute des autres.
Ce nouvel esprit qui anime le président des États-Unis n’a pas encore fait l’unanimité dans la population américaine, même si Obama demeure très populaire. Dans plusieurs milieux conservateurs, notamment par l’entremise du réseau Fox News, de certains centres de recherche et par la voix de l’ancien vice-président Dick Cheney, on attaque la vision du président qui serait susceptible d’affaiblir l’Amérique et de conforter ses ennemis. On accuse volontiers le président d’être un « wimp », c’est-à-dire un faiblard ou une mauviette. Selon une philosophie fataliste et pessimiste, la sécurité des États-Unis est toujours menacée et le langage de la force est le seul qui puisse préserver cette sécurité.
Cela amène parfois Barack Obama à composer avec ses détracteurs. Précisément parce qu’Obama se veut rassembleur plutôt que révolutionnaire, il s’adonne volontiers au compromis. Comme il se veut à l’écoute de tous à l’international, il est aussi à l’écoute de ceux qui s’opposent à lui à l’intérieur du pays. Ces compromis ne sont pas très bien reçus par la gauche américaine. Ils pourront aussi décevoir ceux qui attendent une profonde transformation de la politique étrangère des États-Unis
(à suivre)
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