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Le mindset de Barack Obama
Le mindset de Barack Obama

Louis Balthazar
Professeur émérite, Université Laval
Président de l’Observatoire sur les États-Unis à la Chaire Raoul-Dandurand, UQAM


Dans les nombreux discours de sa longue campagne électorale, Barack Obama faisait fréquemment allusion à son mindset en ce qui regarde la politique étrangère et la sécurité. Il définissait sa façon de voir les choses, sa vision du monde, voire sa philosophie des relations internationales comme étant à l’opposé de celle de George W. Bush. On connaît bien le mindset du président sortant pour l’avoir entendu exprimé à satiété. Il s’agissait d’identifier clairement des ennemis en qui on devait voir l’incarnation du mal. Ces ennemis étaient tellement pervers qu’ils ne pouvaient être de véritables sujets de droits. Comme aux sommets de paranoïa de la guerre froide, il fallait se méfier également de tous ceux qui ne condamnaient pas spontanément ces « ennemis » et cela pouvait englober des institutions internationales « corrompues » par la présence d’ « ennemis » ou de sympathisants des « ennemis ». Cela pouvait même englober des alliés inconscients du danger. Il allait de soi qu’on ne pouvait négocier avec les porte-parole du mal. D’ailleurs le seul langage que les « ennemis » pouvaient entendre était celui de la force. Il importait donc avant tout que les États-Unis se fassent respecter en n’hésitant pas de déployer la force ou en menaçant de la déployer.

Soyons honnêtes. Cette description ne rend pas compte de toute la politique étrangère de l’administration sortante, surtout celle du second mandat. Il faut bien toutefois l’appliquer, pour l’essentiel, aux prises de position du vice-président Cheney, du secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld et de certaines politiques dans lesquelles Bush lui-même s’est retranché jusqu’à la fin, comme le maintien de la prison de Guantanamo, l’usage de la torture, le refus de dialogue avec les « ennemis », la méfiance des organisations internationales et bien d’autres.

Pour sa part, Obama se dit marqué par une vision du monde qui a germé en lui dès son enfance, alors qu’il fréquentait l’école en Indonésie. Il aurait saisi, autant de par ses origines que par ses expériences, à quel point des cultures pouvaient être étrangères à celle des États-Unis et comme il était nécessaire pour les Américains de mieux comprendre le monde, notamment ces vastes régions où prédomine souvent une forte hostilité envers l’Occident. Cela l’amène à privilégier spontanément le dialogue et l’ouverture d’esprit à l’opposé des réactions défensives, le recours à la diplomatie plutôt que l’intervention militaire. Cela ne fait pas de lui un pacifiste, il s’en faut. Obama a toujours appuyé la présence des troupes américaines en Afghanistan. Il a même (malencontreusement) proposé des frappes aériennes dans le nord du Pakistan pour contrer l’inaction des forces pakistanaises. Il a recommandé un accroissement des effectifs militaires et une augmentation du budget de la défense. Malgré tout, il apparaissait, au cours de la campagne des primaires qui l’opposait à Hillary Clinton, comme plus disposé que cette dernière à l’ouverture de dialogues sans conditions avec des États ennemis, au point de se faire accuser de naïveté. Il annonçait donc un changement radical dans la politique étrangère. Ce changement aura-t-il lieu? Maintenant que nous connaissons la composition de l’équipe dite de « sécurité nationale » du nouveau gouvernement, nous pouvons risquer un commencement de réponse à cette question.

Le changement aura-t-il lieu?

À mon humble avis, je crois que nous sommes en mesure de prévoir avec certitude un changement réel et significatif. La seule fermeture annoncée de la prison de Guantanamo témoigne déjà d’une orientation profondément différente de la sécurité nationale, sans parler de l’engagement résolu du président-élu en matière d’environnement.

Mais il faut examiner la nouvelle équipe. Arrêtons-nous pour le moment au seul trio composé de la secrétaire d’État, du secrétaire à la Défense et du conseiller spécial. À première vue, ces trois personnes paraissent se démarquer d’une politique libérale toute axée sur la diplomatie. Deux de ces personnes, Robert Gates, le secrétaire à la Défense maintenu en fonction et James L. Jones, le conseiller spécial, ont fait carrière dans les forces armées et occupé des fonctions importantes dans des administrations républicaines. Ni l’un ni l’autre ne s’est démarqué radicalement de George W. Bush. Quant à la secrétaire d’État, elle est apparue, durant la campagne des primaires, comme plus disposée à un langage dur, à la menace et au recours à la force que son opposant Obama. N’y a-t-il pas là tout ce qu’il faut pour éroder considérablement les belles intentions annoncées par le président-élu?

Disons d’abord que Barack Obama a toujours voulu se présenter comme un rassembleur, cherchant à occuper le centre plutôt que la gauche de l’échiquier politique américain. À cet égard, bien qu’il ait mené une campagne résolue contre les politiques de George W. Bush, son attitude à l’endroit du président sortant est bien différente de celle de ce dernier, alors qu’il succédait à Bill Clinton. D’une manière quelque peu simpliste, Bush avait tenu à récuser tout ce qui évoquait l’ancienne administration. Obama n’agira pas ainsi et saura se situer en continuité par rapport à certaines orientations plus diplomatiques adoptées au cours du second mandat de son prédécesseur, notamment dans les pourparlers avec la Corée du Nord, dans les négociations en vue d’un retrait en Irak et dans le conflit israélo-palestinien.

Ensuite, Obama est certainement soucieux d’offrir à la population américaine l’image d’un commandant-en-chef soucieux de la sécurité du pays. Il ne sera pas facile de l’accuser de naïveté ou de légèreté avec une pareille équipe. Il se présente déjà comme un homme disposé à entendre toutes les voix, en incluant celles qui paraissent contraires à la sienne.

Il faut aussi regarder de plus près les prises de position récentes des membres  de la nouvelle équipe. Robert Gates a prononcé, au cours de l’année qui s’achève, une série de discours remarquables dans lesquels il dénonçait les abus du militarisme et, à mots couverts, la politique de son prédécesseur, Rumsfeld. A-t-on jamais entendu un secrétaire à la Défense se livrer aussi explicitement à l’apologie du ministère rival, le secrétariat d’État? Gates a dénoncé l’absence de recours à des moyens non militaires, même à l’intérieur d’un conflit. Il a déploré le peu d’efforts entrepris pour mieux comprendre les cultures étrangères et encourager l’apprentissage de langues autres que l’anglais. La teneur de ces discours le rapprochait du mindset de Barack Obama.

Quant à James L. Jones, tout militaire qu’il fût, ayant servi comme commandant en chef de l’OTAN en Europe sous George W. Bush, il s’est manifesté aussi comme un négociateur hors-pair dans une mission spéciale en Palestine. Il a aussi déclaré tout récemment qu’il était futile d’envisager une victoire militaire en Afghanistan et qu’il importait de revoir toute la stratégie de l’OTAN dans ce pays.

Enfin, n’oublions pas qu’Hillary Clinton, bien qu’elle ait voté pour une résolution du Congrès autorisant la guerre en Irak, à l’automne 2002, s’est toujours montrée favorable au retrait des troupes américaines de ce pays. Elle a aussi dénoncé vertement la politique de Bush à l’endroit des prisonniers soi-disant terroristes, de non respect du droit et de la justice internationale. Dans son discours d’acceptation de ses nouvelles fonctions, elle parle de reconstruire des alliances et de les renforcer.

Il est donc encore fort possible que nous assistions à un changement radical des orientations de la politique étrangère des États-Unis.


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