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Le mindset de Barack Obama
Obama trois ans plus tard
Louis Balthazar
Professeur émérite, Université Laval
Co-président de l’Observatoire sur les États-Unis à la Chaire Raoul-Dandurand, UQAM


Trois ans se sont écoulés depuis qu’une grande partie de la population américaine accueillait avec un enthousiasme parfois délirant celui qu’elle venait de porter à la présidence. Tous les espoirs étaient permis. Le nouveau président allait changer la politique américaine et projeter partout dans le monde une nouvelle image des États-Unis.

Force est de constater aujourd’hui que ces espoirs ont été déçus pour ne pas dire lamentablement trahis. Le jeune président n’inspire plus les Américains. À droite, on le répudie avec une ardeur et une hargne exceptionnelles. À gauche, on est tout à fait désenchanté. Barack Obama est apparu comme un politicien cherchant davantage le compromis qu’une véritable politique progressiste. Pour tout dire, un politicien comme les autres. Son plan de relance n’aura pas vraiment relancé l’économie, surtout pas l’emploi. Sa réforme des opérations financières demeure tellement faible qu’on se demande si c’en est une. Le programme d’assurance-maladie, arraché de peine et de misère à un Congrès conservateur, apparaît tellement édulcoré qu’on en oublie ses vertus ; on se demande d’ailleurs s’il survivra aux contestations déjà entamées auprès de la Cour. Son programme environnemental a été complètement évacué. Ses projets de règlement de l’immigration illégale n’ont plus aucune chance d’être mis en oeuvre.

Et pourtant. Le plan de relance de 2009, qui a reçu l’appui de quelques Républicains au Sénat, a sûrement évité le pire et permis au système de reprendre son souffle. Le sauvetage de l’industrie automobile, notamment, s’est avéré un remarquable succès. Les réformes financières incluses dans la loi Dodd-Frank (du nom de ses proposeurs, le sénateur Chris Dodd et le représentant Barney Frank) ont été considérées comme la modification la plus substantielle des régulations financières depuis la Grande Dépression, affectant presque tous les aspects de l’industrie des services financiers. Le programme d’assurance-maladie est toujours susceptible de diminuer considérablement le nombre des Américains qui sont privés de toute protection médicale. Enfin, si rien n’a pu être fait en matière de changements climatiques et d’immigration, il faut en blâmer d’abord et avant tout les Républicains du Congrès qui font toujours preuve d’ignorance crasse quant aux problèmes environnementaux et d’une intransigeance à la fois immorale et irréaliste envers les immigrants illégaux.

Pourquoi blâmer Obama
Pourquoi donc les Américains sont-ils si nombreux à attribuer à leur président la responsabilité de ce qui va mal dans leur pays ? D’abord et avant tout parce que la situation des États-Unis ne leur apparaît pas s’être améliorée en quelque façon depuis qu’Obama a pris le pouvoir. C’est là sûrement une fausse perception quand on songe que l’économie américaine était au bord du gouffre au début de 2009, ce qui n’est plus le cas puisque de nombreuses sociétés enregistrent maintenant des profits. Mais cela n’est pas ressenti par le citoyen moyen qui est d’abord sensible aux chiffres du chômage qui sont effarants et qui ne paraissent pas en voie d’amélioration. Ensuite, un programme d’assurance-maladie qui s’adresse surtout aux plus démunis ne frappe pas l’imagination de la classe moyenne. Enfin, les vieilles méfiances américaines à l’endroit de l’intervention gouvernementale sont tellement tenaces qu’on a encore tendance à attribuer les méfaits de la crise économique à un excès de réglementation bureaucratique plutôt qu’aux véritables responsables, les spéculateurs financiers. Il est renversant de constater que les vieux slogans de Ronald Reagan sont encore à la mode non seulement chez les Républicains mais aussi chez ceux qui se disent indépendants. Ainsi nombreux sont les Américains qui reprochent à leur président d’avoir lancé trop de programmes au moment même où la Maison Blanche est quasi paralysée par un Congrès qui entrave toutes les initiatives du président.

Barack Obama croyait bien naïvement pouvoir rallier l’ensemble de la population. Il s’est voulu un président de consensus et s’est montré disposé, sans doute à l’excès, à des compromis avec ses opposants républicains, surtout depuis que ces derniers ont pris le contrôle de la Chambre des Représentants. Il leur a fait nombre de concessions, en matière de réduction des dépenses relatives aux programmes sociaux, au risque de s’aliéner la gauche de son parti. Le grand marché conclu avec le président de la Chambre, John Boehner, l’été dernier, au sujet du plafond de la dette apparaissait bien aux yeux de plusieurs comme un compromis honorable. Non pas aux yeux des irréductibles de l’extrême-droite. On a alors reproché au président de tout sacrifier aux compromis, de perdre son temps à persuader ses adversaires qui refuseront toujours quelque compromis que ce soit.Il a fini par comprendre ce message et s’emploie maintenant à défendre bec et ongles, à l’encontre d’un Congrès rébarbatif, son récent programme de réduction du chômage fondé sur des dépenses essentielles d’infrastructure et des augmentations d’impôt pour les plus riches. On lui reproche maintenant d’être trop agressif !

Il n’est certes pas facile de gouverner un pays quand une majorité de législateurs n’ont d’autre programme, d’autre but affiché que de faire battre le président aux prochaines élections.

Les aléas de la politique étrangère
En matière de politique étrangère, les blâmes n’ont pas manqué non plus. Certains vont jusqu’à accuser Obama de lâcheté ou même de trahison pour n’avoir pas présidé, comme il l’espérait et l’annonçait, à un règlement du conflit israélo-palestinien et à l’avènement d’un État palestinien. Il est bien vrai qu’Obama n’apparaît guère comme un ami du monde arabe quand il pénalise la Palestine pour avoir osé demander l’admission à l’UNESCO. Mais peut-il vraiment agir autrement ? Songeons seulement à la répudiation brutale dont il a été l’objet au Congrès le printemps dernier. Quelques jours seulement après qu’il eût prononcé un discours courageux dans lequel il mettait le gouvernement de Benjamin Netanyahou en demeure de négocier avec l’Autorité palestinienne sur la base des frontières de 1967, les deux Chambres réunies applaudissent à tout rompre le premier ministre israélien qui refuse résolument la proposition du président des États-Unis.

Obama nous annonçait aussi un nouveau dialogue avec des États regardés jadis avec suspicion ou hostilité. Les résultats ne sont pas impressionnants. Le gouvernement de l’Iran paraît tout aussi déterminé à poursuivre son programme nucléaire et encore fermé au dialogue avec les États-Unis. Le président américain comptait sans doute sur la défaite d’Ahmadinejad aux élections de juin 2009. Mais l’Ayatollah Khamenei a voulu maintenir la ligne dure en dépit de la colère de la foule iranienne. On aurait pu souhaiter malgré tout qu’Obama tente de renouer le dialogue sur des sujets autres que le programme nucléaire, mais l’entourage du président américain n’a pas permis l’éclosion d’une telle diplomatie.

La reprise de la relation avec la Russie paraissait aussi prometteuse. Obama avait montré sa bonne volonté en modifiant considérablement le programme des missiles antimissiles dans la mesure où il paraissait dirigé contre Moscou. Mais le gouvernement russe, de son côté, n’est pas apparu disposé à améliorer la relation au-delà d’un accord de réduction des fusées nucléaires et de quelques autres concessions, notamment en entérinant les sanctions contre l’Iran. Quant à la Chine, elle apparaît tellement en position de force à l’endroit de Washington que la diplomatie d’Obama ne semble pas avoir contribué à une relation plus constructive. Du côté de la Corée du Nord, rien ne bouge.

En Afghanistan, aucun succès notable ne se profile à l’horizon. Cette guerre, dite de nécessité, qu’Obama a voulu faire sienne, contrairement à la tragique invasion de l’Irak, est devenue la plus longue de l’histoire des États-Unis. Des soldats américains et d’autres pays de l’OTAN y trouvent la mort dans un conteste d’incessant conflit. Obama avait accepté, à l’automne 2009, après une longue et pénible hésitation, d’opérer un « sursaut », c’est-à-dire un accroissement notable des effectifs militaires. Les résultats de cette opération se font toujours attendre. Tout ce qu’on peut maintenant espérer, c’est un départ honorable à la fin de 2014, sans avoir vraiment atteint l’objectif de l’élimination des Talibans. Bien au contraire, on cherche plutôt à négocier avec ces derniers, du moins avec ceux qu’on voudrait identifier comme modérés, sans grand succès.

Les relations avec le Pakistan se détériorent constamment. On savait sans doute depuis longtemps que ce pays était un faux allié : au moment même où George W. Bush partait en guerre contre tous les États qui abritaient des terroristes, il prenait bien garde de mentionner celui qui a toujours constitué le refuge par excellence des islamistes radicaux et guerriers. Tout en poursuivant un dialogue ambigu avec un gouvernement qui contrôle fort mal la situation, Washington se permettait de bombarder les zones frontalières du Waziristan. Mais jusqu’à récemment, on tâchait, de part et d’autre, de sauver la face. Les profonds désaccords ont fini par éclater au grand jour. Le chef d’État-major interarmes américain se permet d’accuser ouvertement les services de renseignement pakistanais ISI (Inter Service Intelligence) de collaborer avec des réseaux terroristes qui opèrent en Afghanistan. Le gouvernement du Pakistan, tout en démentant ces accusations, reproche aux Américains de violer sans vergogne la souveraineté du pays, notamment dans l’intervention qui a permis de repérer Oussama ben Laden.

Obama n’en a pas moins marqué des points dans l’opinion publique américaine avec la capture et l’élimination de l’ennemi numéro un, le chef du réseau Al-Qaïda, en avril dernier. Même succès avec l’assassinat de Anwar al-Awlaki, présumé responsable et inspirateur d’attentats terroristes. Ces deux opérations soulèvent cependant de sérieuses questions. Pourquoi ne pas avoir fait subir un procès à ben Laden, comme on l’a fait dans le passé dans le cas des pires criminels de guerre ? Pourquoi avoir disposé aussi cavalièrement le citoyen américain al-Awlaki, faisant fi de tous ses droits ?

Un nouveau style de politique étrangère
Malgré tous ces dossiers qui stagnent, l’administration Obama peut toujours se targuer d’avoir introduit un nouveau style de politique étrangère qui fait contraste avec les méthodes du prédécesseur. Il serait probablement excessif de parler de doctrine, tant il est vrai qu’Obama est bien plus pragmatique que doctrinaire.

Ce nouveau style est imposé autant par la lecture correcte d’une nouvelle conjoncture que par la personnalité du président. Car il est bien évident que la puissance américaine n’est plus ce qu’elle a été durant l’âge d’or qui a suivi la Deuxième Guerre mondiale. Cela était déjà vrai à l’époque de la Doctrine Nixon en 1970. Mais on a pu l’occulter avec un certain succès sous Reagan et Clinton et d’une façon cruellement tragique sous George W. Bush. Le déclin américain n’en apparaît que plus crûment dans la foulée de ces funestes illusions.

Sans jamais se permettre de le dire et en tâchant d’entretenir tout de même le rêve américain, Obama a dû gérer le plus élégamment possible le déclin de la puissance américaine. Il doit donc se présenter comme ouvertement multilatéraliste. Sans doute, il a dû poursuivre les politiques engagées par son prédécesseur, mais toujours en ouvrant la porte au dialogue, à la coopération, à la négociation. Jamais il n’a fait état de la puissance américaine et de ses prétentions hégémoniques. On le lui a d’ailleurs amèrement reproché dans le camp républicain.

Le véritable test de cette nouvelle politique étrangère a été le printemps arabe. On l’a constaté à plusieurs reprises. Ce phénomène avait quelque chose de vraiment inédit, en ce qu’il jaillissait de sources authentiquement populaires. Il ne survenait pas comme l’effet de l’action de puissances ni même de grands mouvements politiques déjà organisés. Mais on peut se demander s’il eût pu se manifester aussi sereinement dans le cadre d’une volonté affichée de domination américaine au Moyen-Orient. N’y aurait-il pas un lien entre les applaudissements à l’occasion du célèbre discours d’Obama à l’Université du Caire et les grandes manifestations de la place Tahrir ?

Quoi qu'il en soit, le président américain s’est bien gardé de s’attribuer quelque rôle dans cette révolution. Il a voulu résolument demeurer discret au moment où éclataient les manifestations populaires. On le lui a reproché, mais on lui aurait reproché à bien meilleur escient d’être intervenu de manière à laisser entendre qu’il existait quelque lien entre les révolutionnaires et des intérêts américains. C’est d’ailleurs pour la même raison qu’il n’avait pas voulu épouser trop ouvertement la colère du peuple iranien à la suite des élections usurpées de juin 2009.

Quand la question s’est posée d’une intervention en Lybie pour répondre aux demandes des rebelles, Obama a fini par obtempérer aux pressions de son ambassadrice à l’ONU, Susan Rice et de sa conseillère Samantha Power. Il a voulu cependant que ce soient les Français et les Britanniques qui prennent les devants et que l’opération n’apparaisse pas, comme cela a toujours été le cas dans le passé, comme une initiative proprement américaine. On a même inventé l’expression « leadership from behind » pour caractériser cette nouvelle approche, non sans un certain degré de dérision. Pourtant, l’opération s’est avérée un succès même si on est encore loin de la stabilité et de la démocratie en Lybie.

Ce leadership discret constitue une posture tout à fait inédite et sans précédent pour les États-Unis. Jamais en effet ce pays n’a-t-il été membre d’une alliance qu’il n’a ouvertement dominée. Nous avons connu dans le passé soit l’isolationnisme américain soit l’hégémonie américaine. Voilà que Washington s’apprête à la coopération plutôt qu’à la primauté. Dans la mesure où ce niveau style prendra forme, on pourra sans doute l’attribuer aux nécessités d’un nouveau système international. Mais l’intelligence et la perspicacité de Barack Obama y auront été pour quelque chose.

Dans la conjoncture d’une pénible crise et surtout de taux de chômage insupportables, la population américaine, toujours animée par une culture de forte méfiance à l’endroit de l’ordre politique, est portée à blâmer son président pour tout ce qui va mal. On va jusqu’à lui reprocher d’avoir imposé trop de régulation à un système capitaliste qui en avait pourtant bien besoin et encore aujourd’hui. On lui a aussi reproché de n’avoir pas fait état suffisamment dans ses discours de l’exceptionnalisme américain. On rêve toujours de ressusciter l’illusion reaganienne.

Le simple fait qu’on lui adresse tous ces blâmes témoigne bien d’une action positive de Barack Obama, en dépit de tous ses insuccès.






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