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L'esprit d'Obama: réussites et contradictions
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L'esprit d'Obama: réussites et contradictions
Louis Balthazar
Professeur émérite, Université Laval
Président de l’Observatoire sur les États-Unis à la Chaire Raoul-Dandurand, UQAM

Dans un texte précédent, j’ai tenté de décrire la philosophie ou la vision du monde qui anime le nouveau président américain. Un esprit fait d’ouverture, de volonté de dialogue, d’insistance sur ce qui unit les humains plutôt que sur ce qui les sépare. Un esprit qui se manifeste dans la diplomatie et fait l’économie de la menace et de l’hostilité. Un esprit qui se fonde aussi sur un nouveau réalisme et sur une nette volonté de rassembler l’opinion publique, celle des États-Unis en particulier.

On est en droit de se demander si ce nouvel esprit a porté fruit dans la politique étrangère américaine ou si le réalisme et les concessions à des pressions conservatrices n’ont pas plutôt ramené Barack Obama aux politiques de ses prédécesseurs. Les réponses demeurent mitigées. Examinons quelques dossiers.

Nouvelle atmosphère, nouvelles politiques

Après avoir placé son opposition à la guerre en Irak au centre de sa campagne électorale, Obama se devait d’annoncer d’entrée de jeu une politique de retrait des troupes américaines de ce pays. Il l’a fait en établissant un calendrier à peine plus hâtif que celui du président Bush, mais ce calendrier doit être rigoureusement respecté en dépit du renouvellement de la violence. Au début de juillet 2009, les forces américaines quittent les principales villes irakiennes.

Obama se devait aussi d’annoncer la fermeture de la prison de Guantanamo et la renonciation à la pratique de la torture. L’administration précédente n’avait jamais admis cette pratique, mais ses dirigeants, notamment Dick Cheney, ont dénoncé la nouvelle politique au nom des nécessités de la sécurité et du caractère particulier des soi-disant « combattants ennemis » qui menaceraient toujours les États-Unis. Obama ne renonce pas tout à fait cependant à certaines pratiques douteuses en Afghanistan, dont le maintien de certaines prisons peu conformes aux prescriptions du droit international. Il lui est aussi fort difficile de transférer ailleurs les résidants de Guantanamo.

À peine est-il installé à la Maison Blanche, il accorde une longue entrevue au réseau de télévision Al Arabya. Il importait au nouveau président d’annoncer une nouvelle politique d’ouverture à l’endroit du Moyen-Orient. Barack Hussein Obama se présente comme une personne qui connaît bien le monde musulman pour y avoir grandi durant un séjour en Indonésie, pour être retourné au Kenya dans le pays de son père, pour avoir côtoyé des Musulmans parmi les Noirs américains et les membres de sa famille. Obama est donc beaucoup plus crédible que son prédécesseur quand il affirme que les États-Unis ne sont pas et ne seront jamais en guerre contre l’Islam, que 7 millions de Musulmans pratiquent leur religion dans son pays. Il ira plus loin encore dans son discours du Caire, vantant les mérites de l’Islam à travers l’histoire et citant à plusieurs reprises le « saint Coran ».

Pour Obama, il n’est plus question de « guerre globale contre le terrorisme », comme George W. Bush aimait à le répéter. Certes le gouvernement américain demeure engagé dans la lutte contre un certain terrorisme perpétré par des islamistes extrémistes, tout particulièrement contre le réseau Al-Qaïda toujours résolu à prendre l’offensive contre les États-Unis.

La guerre en Afghanistan

C’est là d’ailleurs la justification de la guerre en Afghanistan : « une guerre de nécessité », une inévitable riposte aux attentats du 11 septembre 2001. Fidèle à ses discours électoraux, Obama entend poursuivre la lutte contre les Talibans. Il veut même intensifier cet engagement en accroissant les effectifs militaires sur le terrain. Mais il cherchera à mieux cibler les objectifs poursuivis, voire à les limiter pour éviter l’enlisement. À cet effet, il nomme un émissaire spécial dans la région, Richard Holbrooke, diplomate chevronné, qui fut responsable des accords de Dayton pour la pacification de la Bosnie. Holbrooke accorde autant d’importance au Pakistan qu’à l’Afghanistan, pour la bonne raison que les Talibans s’alimentent et se confortent dans des régions du Nord du Pakistan, profitant d’une frontière tout à fait poreuse entre les deux pays. Les Américains s’inquiètent avec raison de la situation du Pakistan, un pays dont le gouvernement est relativement faible et arrive mal à contrôler son armée et ses services secrets. On a multiplié les pourparlers avec les membres du gouvernement pakistanais et obtenu d’eux qu’ils s’engagent plus résolument dans la lutte contre des éléments extrémistes qui menacent autant leur pays que les forces américaines. On s’est efforcé aussi de dialoguer avec des Talibans dont les objectifs ne seraient pas tout à fait inacceptables. Ici, plus que partout ailleurs, il importe de donner un sens à la distinction entre des ennemis irréconciliables et des populations qui nourrissent des sentiments hostiles à l’endroit des États-Unis. Il importe surtout que les attaques militaires américaines soient strictement restreintes à des cibles nettement ennemies et n’affectent pas des populations civiles. Or cela n’a pas été réussi. Des populations innocentes ont été touchées, notamment par les bombardements opérés par des avions-robots. Il est loin d’être sûr qu’on soit parvenu à bien cibler les objectifs de cette présence militaire. Il n’est pas sûr non plus qu’elle soit vraiment nécessitée par la riposte envers une organisation Al-Qaïda qui utiliserait le sanctuaire afghan pour perpétrer des attaques contre les États-Unis et d’autres pays occidentaux.

La politique américaine en Afghanistan et au Pakistan doit être à tout prix précisée et modifiée pour qu’elle corresponde vraiment à l’esprit nouveau annoncé par le président Obama. Il faudrait surtout qu’on attache nettement plus d’importance au bien-être des populations qu’a l’élimination des insurgés. Dans un terreau de souffrances et d’hostilité, la mort d’un Taliban n’a rien d’un succès si elle constitue une semence de terroristes.

Un dialogue avec l’Iran?

C’est à l’endroit de l’Iran qu’Obama annonce vraiment une nouvelle politique dont on attend encore cependant la réalisation concrète. Le nouveau président veut s’engager sur la voie du dialogue avec ce pays qui a fait de l’hostilité envers les États-Unis et envers Israël le centre de sa politique étrangère. L’objectif demeure le même que celui de George W. Bush : empêcher que l’Iran se dote d’armes nucléaires, ce qui en ferait une menace au cœur du Moyen-Orient non seulement pour Israël et les États-Unis, mais aussi pour la plupart des pays arabes de la région. Il s’agit d’obtenir de l’Iran la cessation de la production d’uranium enrichi susceptible d’être utilisé pour la fabrication d’armes nucléaires ou à tout le moins une renonciation solennelle à la possession de ces armes en conformité avec le traité de non-prolifération nucléaire. Obama est confiant que le dialogue et la persuasion peuvent porter fruit là où les sanctions économiques et les menaces ont échoué.

Rien de moins sûr. Il faudrait sans doute commencer par ouvrir un dialogue avec le gouvernement iranien non seulement sans poser de conditions au départ, mais aussi sans rappeler l’objectif des armes nucléaires. Américains et Iraniens ont déjà un certain nombre d’intérêts communs qui ne sont pas suffisamment soulignés. D’abord en ce qui concerne l’avenir des deux voisins de l’Iran. Les Iraniens, qui ont vécu une guerre pénible et inutile avec l’Irak, ont tout intérêt à ce que ce pays se conforte et échappe à la guerre civile qui le menace toujours. Un Irak stable et dont la majorité chiite arrive à composer avec des minorités sunnites et kurdes est un objectif tout autant souhaitable pour l’Iran que pour les États-Unis. De même, les Iraniens n’ont aucun intérêt à ce que l’Afghanistan soit contrôlé par des Talibans et encore moins par le réseau Al-Qaïda dont les Iraniens redoutent l’orthodoxie sunnite. Voilà donc qui pourrait alimenter abondamment des pourparlers entre Américains et Iraniens. C’est un principe de la diplomatie que d’ignorer temporairement les dossiers conflictuels pour se porter sur ceux qui sont plus susceptibles de créer une atmosphère harmonieuse. Il est aussi essentiel que Washington reconnaisse clairement l’Iran comme une puissance majeure dans la région. Déjà Obama a reconnu, dans son discours du Caire, que les États-Unis ont erré en favorisant le renversement de Mossadegh en 1953. Un dialogue avec l’Iran ne peut être amorcé convenablement en insistant, d’entrée de jeu, sur les changements souhaités de la part du partenaire et en établissant déjà une échéance. La revue Time convient, dans le cas de la Russie, que « rétablir les relations … nécessite de trouver et de développer des points de coopération. Les désaccords en suspens ne seront résolus que plus tard » (6 juillet 2009). Pourquoi cela ne vaudrait-il pas pour l’Iran?

Après avoir résolu certains problèmes régionaux, on pourrait se porter un peu plus tard sur le dossier nucléaire et peut-être obtenir des Iraniens que l’uranium enrichi ne soit utilisé que pour des fins civiles. Après tout, cet objectif pourrait être atteint sans que les Iraniens perdent la face puisqu’ils affirment toujours se restreindre à une politique nucléaire non militaire.

Avant même que des pourparlers puissent être engagés, l’élection présidentielle du 12 juin en Iran bouleverse la donne. Sans doute dans la foulée de l’esprit d’Obama et surtout après son discours du Caire du 4 juin précédent, les forces opposées à l’intransigeance d’Ahmadinejad ont pris de l’ampleur au point qu’on pouvait espérer la victoire du candidat de la contestation favorable à des politiques plus conciliantes envers l’Occident. Nous ne sommes pas en mesure de savoir avec certitude que l’élection du candidat Ahmadinejad, avec la bénédiction du guide suprême, l’ayatollah Khamenei, constitue une véritable diversion des résultats. Nous constatons cependant que le pays est plus divisé que jamais et que le gouvernement de l’Iran doit en être affecté. Cela pourrait peut-être signifier, même sous une présidence Ahmadinejad, une politique moins rigide ou moins menaçante. Ou encore tout le contraire. Même si Obama a dû blâmer sévèrement la répression violente des manifestations en Iran à la suite des élections, il n’y a pas de raison pour qu’il ne continue pas d’explorer les moyens d’entamer le dialogue avec l’Iran. C’est probablement le meilleur service que le gouvernement américain puisse rendre aux contestataires.

Malheureusement, dans l’entourage du président américain, plusieurs semblent s’être déjà résignés à l’échec de ce dialogue. Déjà la secrétaire d’État, Hillary Clinton affirme péremptoirement que le gouvernement de l’Iran est incapable de dialogue, ce qui est peut-être vrai, mais pourquoi le dire publiquement? Madame Clinton adopte un ton agressif qui rappelle celui de George W. Bush et paraît peu inspirée par l’esprit d’Obama.

Corée du Nord

De son côté, l’ex-président Bill Clinton contribue à un rapprochement avec une Corée du Nord qui, loin d’être sensible à l’esprit du nouveau président américain, rompait avec ses engagements antérieurs, procédait à de nouveaux essais nucléaires et refusait de participer au dialogue ouvert précédemment avec cinq pays concernés, la Russie, la Chine, le Japon, la Corée du sud et les États-Unis. Bill Clinton se rend à Pyongyang début août et obtient la libération de deux journalistes américains emprisonnés soi-disant pour espionnage. Sans doute, cette brève visite qui contribue à mettre en vedette le président Kim Jong Il dont la santé est censée être chancelante, n’apporte rien de nouveau sur le plan de la politique nucléaire nord-coréenne. Elle constitue cependant un bel exemple de diplomatie indirecte : une amélioration du climat indépendamment des litiges majeurs.

Certains commentateurs vont jusqu’à se demander si Washington n’est pas en voie de renoncer à l’objectif de dénucléariser la Corée du Nord pour se contenter d’empêcher les Nord-Coréens de communiquer leur expertise et leur matériel nucléaire à d’autres pays.

Voilà qui ne plaît pas du tout au gouvernement d’Israël qui craint toujours que les États-Unis se résignent un jour à ce que l’Iran devienne une puissance nucléaire.


Le conflit israélo-palestinien

Obama s’est aussi promis de s’engager dans la résolution du conflit israélo-palestinien. Pour bien établir ses intentions fermes à cet égard, ce qui constitue une nette rupture avec George W. Bush qui n’est jamais apparu très crédible, le président a nommé, dès les premiers jours de son administration, un émissaire spécial au Moyen-Orient, George Mitchell, un homme de grande expérience sur la question, susceptible d’être bien reçu autant des Palestiniens que des Israéliens.

Ce conflit, déjà considéré comme quasi insoluble, est aggravé par le renforcement des positions extrémistes dans les deux parties en présence. Le premier ministre Netanyahu maintient une politique rigide à l’endroit des Palestiniens et ne renonce pas à mettre fin aux colonisations de la rive occidentale du Jourdain.

Face à cette obstination, Obama et Mitchell demeurent fermes et se promettent d’accentuer les pressions. Quant à la partie palestinienne, là aussi, Washington devra chercher à apprivoiser le Hamas, composante de l’Autorité palestinienne, en vue d’atténuer ses positions.

Si les perspectives d’accord entre Israël et la Palestine sont encore éloignées, il n’en va pas de même d’un accord de paix entre la Syrie et l’État hébreu. Un tel accord semblait en bonne voie par l’intermédiaire de la Turquie avant qu’Israël ne brouille les cartes avec l’invasion de la bande de Gaza. Il est encore possible au moment où Washington rétablit des liens diplomatiques avec cet État arabe susceptible de jouer un rôle clé dans la région. Si la Syrie était apprivoisée grâce à de bonnes relations avec les États-Unis au point d’en venir à un accord avec Israël sur la zone contestée des hauteurs du Golan, ce serait là une détente significative dans la région. Le mouvement Hezbollah appuyé par la Syrie et par l’Iran en perdrait de son radicalisme et, par voie de conséquence, le Hamas en serait aussi affecté. Cela pourrait contribuer pour beaucoup au climat nécessaire à des négociations entre Israël et l’Autorité palestinienne.


Russie

Le vice-président annonçait, l’hiver dernier, que les relations américano-russes devaient repartir à zéro. La visite d’Obama qui suivi en juillet a confirmé cette intention. Fidèle à son esprit, le président a voulu insister sur ce qui rapprochait les deux pays, notamment leur volonté de réduire de part et d’autre leur stock d’armes nucléaires. Sans renoncer au programme de missiles antimissiles toujours en développement en Pologne et en République tchèque, Obama n’insiste pas sur cette politique toujours perçue par les Russes comme étant dirigée contre leur pays. Il demeure laconique aussi sur l’admission éventuelle de l’Ukraine et de la Géorgie dans l’OTAN.

Encore ici, l’esprit d’Obama est contredit par le même Joe Biden qui annonçait un nouveau départ. En visite en Géorgie, il dénigre sans détour la politique russe, souligne la faiblesse relative de la Russie et s’engage résolument envers le gouvernement de Tbilissi. Bien que ces déclarations ne modifient en rien la politique officielle de Washington, elles comportent tout de même une nette rupture et irritent le gouvernement russe qui, déjà tardait à répondre positivement aux avances d’Obama.

L’Amérique latine

L’esprit d’Obama s’est aussi manifesté dans l’environnement immédiat de l’Amérique latine. Bien que ce dossier soit demeuré dans l’ombre des grandes préoccupations de la Maison Blanche, une nouvelle atmosphère plus conciliante a prévalu à l’endroit des nombreux gouvernements de gauche dans cette région. À l’endroit de Cuba surtout, une nouvelle politique se développe graduellement. On a facilité les voyages et quelques échanges et on peut croire qu’on en viendra enfin à faire cesser un embargo qui n’a rien produit de valable et à rétablir des relations normales avec l’île rebelle


Et l’avenir?

Une chose est sûre; il y aura des surprises, il y aura sans doute une crise majeure pour tester le nouveau président. La donne peut changer du tout au tout. Voyons ce qui se passe en Iran, par exemple.

Il pourra errer. Il pourra être victime de son obsession pour le compromis, de sa volonté de rassembler tous les courants de pensée américains. L’esprit d’Obama ne se manifestera peut-être pas. Il y aura des ratés. Obama pourra même se sentir obligé de concéder à l’obsession sécuritaire pour donner l’image d’un véritable commandant en chef selon le goût américain.

Mais Obama est intelligent, il sait écouter, il sait changer d’idées. Il peut être très souple. Toutes qualités qui peuvent porter fruit. Rappelons-nous JFK : il s’est repris à la crise des fusées de Cuba. Il a su négocier avec L’URSS.







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